N 50° 51.376' / E 003°37.763' Inkjet print sur bâche pleine, 4,30m X3,50 m Exhibition view from public intervention for the exhibition 9 minutes 74 secondes, Ename, 2004
N 50° 51.376' / E 003°37.763' Inkjet print sur bâche pleine, 4,30m X3,50 m Exhibition view from public intervention for the exhibition 9 minutes 74 secondes, Ename, 2004
Citation (bis repetita) Inkjet print sur tissu synthétique, 8,65 mX1,50 m Exhibition view from public intervention for the exhibition 9 minutes 74 secondes, Ename, 2004

Introduction aux trois travaux de Vincent Meessen présentés sous le titre TRANSLATIONS dans le cadre de l'expo 9 minutes 74 secondes.  Son travail est centré sur les questions de territoire et d'appropriation. Le titre "Translations"  se réfère à divers sens qu'on lui prête : en archéologie (le transport de restes humains), en droit (transferts de propriété) , en physique (transport d'un lieu à un autre, ici  : Belgique-Burkina Faso) et en linguistique (traductions).

 

N12°13.062' / W 001°32.619'  

Video transférée sur dvd, 6 min, 2004

Le film projeté au musée d'Ename fait partie d'un projet intitulé "The Irregular City". Ce projet  documente l'espace "public" approprié de façon irrégulière par les nouveaux habitants de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso (1). Dans la vidéo N12°13.062' / W 001°32.619' , des ouvriers sont au repos. Ils font partie des milliers d'ouvriers de l'économie informelle locale qui procurent les briques de construction nécessaires aux "irréguliers". Dans le dos du premier ouvrier, on aperçoit la savane. De l'autre côté, un stade de foot en construction se laisse deviner. Le film est tourné sur une frontière,

celle de l'entre-ville, un espace annexé par la croissance urbaine. Les outils au sol montrent que les briques qui apparaissent à l'image ne sont pas moulées et séchées au soleil, mais bien sculptées à même le sous-sol. Au fur et à mesure que ces briques sont soigneusement découpées dans le sol, une architecture en négatif apparaît. Ces excavations fabriquent une microarchitecture involontaire et imaginaire condamnée au remblais naturel.  De ce point de vue, le travail de déterrement est donc potentiellement lisible en terme de construction. Quand une tempête se lève, les éléments naturels se réapproprient le site avec une rapidité déconcertante, forçant un rapport tendu entre nature et culture, entre temps vécu et temps fabriqué. Artefact d'artefact, N12°13.062' / W 001°32.619' propose une image de l'ouvrier qui fait en même temps qu'il défait, s'apparentant en cela à celle de l'archéologue et à celle du sculpteur.

Au Burkina, la notion d'espace public n'est pas réellement opérante car comme ailleurs en Afrique, deux régimes juridiques antagonistes coexistent. Le premier, légal et officiel, est le code de la propriété hérité de la colonisation. Le second régime est coutumier mais toujours bien actuel (2). Le territoire est officiellement propriété de l'Etat qui a nationalisé l'ensemble des sols et sous-sols. Mais dans les faits, l'autorité des chefferies traditionnelles perdure. Les chefs de terres continuent à clamer leurs droits fonciers et à administrer leurs terres au quotidien. Ouagadougou, en s'agrandissant de façon aussi rapide qu'étendue, englobe les villages environnants, poussant inexorablement les chefs coutumiers à vendre leur terre aux migrants venus des campagnes. De propriété inaliénable et communautaire, la terre est devenue propriété nationale dans les années 80. Aujourd'hui, au travers de la "petite appropriation irrégulière", la périphérie de la capitale connaît un grand mouvement lui aussi communautaire qui participe d'une résistance à la privatisation, à la mono fonctionnalité et à l'individualisation. Derrière ces conflits juridiques, ce qu'il faut lire c'est "une transition impossible entre des modes de penser et d'organiser l'espace largement étranger l'un à l'autre mais placés par la colonisation en position de concurrence inégale."(3)

Avant que ces logements irréguliers ne soient reconnus et régularisés, ils restent absents des cartes officielles et des plans d'adressages. C'est ce qui explique que cette vidéo et les photographies du projet soient annotées par des codes gps qui permettent à une échelle locale de retrouver ces espaces dans une urbanité en mutation accélérée et à une échelle globale, de les pointer géopolitiquement comme des espaces autres.  

Conçue sans architectes ni urbanistes, la "ville irrégulière" offre une particularité essentielle, celle de se situer en dehors de l'espace géométrique urbain.  Elle échappe à la mise en place d'un ordre militarisé. Pas de tracé rigoureux, pas de gestion fonctionnaliste, ni de surdétermination symbolique dans le bâti. Le point de vue que l'on peut avoir n'est jamais celui du pouvoir, la ville n'étant pas bâtie avec pour dessein le contrôle par un pouvoir.  Si la paysagéité apparaît orientée vers les préoccupations guerrières qui la sous-tendent (5), on peut penser que ce mode de constitution de l'espace répond à une contrainte externe mais aussi et en retour, à une forme de communauté ouverte et solidaire. Il s'agit d'un projet de société qui se saisit de potentiels pour produire une forme urbaine spécifique.

La "ville irrégulière" offre un contre modèle, fragile et temporaire, à l'esthétique urbaine de la souveraineté (4). La spécificité de ce projet urbain retrouve à la fois dans ses composantes sociales, symboliques et physiques. Plutôt qu'une perte de possibles (comme souvent dans le cas de l'urbanisme occidental), l'urbanisation qui se fait ici ouvre sur un "à venir". La reconfiguration future, sans être précisément programmée, est prévue, connue de tous. Loin de faire l'apologie d'un urbanisme sans loi, ce projet s'intéresse aux modes de création et de configuration de ces hétérotopies (7) comme résistances aux modèles imposés. Informer ces hétérotopies, c'est tenter de rendre visible une autre lecture de l'espace et de comprendre comment se fabriquent, à l'ombre de la loi, des pratiques adaptées aux conditions.  

Ce travail questionne, bien entendu, les origines de la forme urbaine en tant qu'artefact collectif.  Ceci nous renvoie au passé d'Ename, resté village alors même  qu'une urbanisation bien plus importante y était pressentie. Une lecture politique du paysage dans le site actuel retiendra qu'Ename fut d'abord une frontière (6). Postée sur la frontière naturelle que constituait l'Escaut séparant les Ottons et la France Occidentale (Francia Occidentalis), la garnison en place fut définitivement démilitarisée en 1063 pour devenir une abbaye bénédictine. Sept siècles plus tard,  dans le sillage de la Révolution Française, Ename subira la destruction de son monastère tout entier. Un événement politique capital qui a entre autres produit le paysage qu'il nous est aujourd'hui donné d'informer.

 

N 50° 51.376' / E 003°37.763'

Inkjet print sur bâche pleine, 4,30m X3,50 m

Sur le chemin qui mène au site archéologique, une bâche présente une image formellement apparentée au plan initial de la vidéo présentée dans le musée ; celle d'un ouvrier de briqueterie au repos. Ce travail joue sur le double registre de l'appel et du rappel. Avec le titre du travail d'abord car il s'agit, en écho au film, d'un code gps. C'est celui de l'emplacement du billboard lui-même. L'appel est visuel avec l'utilisation d'un billboard "bricolé" comme code publicitaire prisé par le secteur immobilier en bord de route. Il introduit le public au site archéologique d'une part et d'autre part, joue sur un rappel visuel (citation) et historique. À la rupture spatio-temporelle introduite par le médium photographique, est confronté un autre "alors" et "ailleurs", celui d'un court extrait d'un manuscrit de 1667. Écrit par Antonius De Loose, le supérieur de l'abbaye bénédictine d'Ename de l'époque, ce règlement de travail était destiné aux moines et aux travailleurs au service de la communauté monastique. Le manuscrit original d'où est extrait le texte reproduit est tellement didactique, détaillé et contraignant que l'historien Guido Tack parle de De Loose comme du "moine-manager" (8).

Au plan formel, le texte est reproduit de façon neutre tel un avis à la population et les choix de transcriptions privilégient le flamand archaïque de De Loose. Aujourd'hui difficile d'accès pour les jeunes, il rend apparente la stratification historique de la langue. Seuls les locuteurs pratiquant le patois local pourront peut-être accéder à la totalité du contenu. Les autres devront se reporter aux traductions jointes. Quant au fond, il nous met en présence d'une économie à plusieurs niveaux. Économie de la production de l'époque (comment produire les meilleures briques) mais aussi économie du signe. Michel de Certeau a montré comment la modernité est née à cette époque en effectuant le passage à une économie scripturaire. "L'idéologie dominante se mue en technique, avec pour programme essentiel de faire un langage et non plus de le lire. Le langage doit être fabriqué, "écrit". (...) Ceci implique une mise à distance du corps vécu (traditionnel et individuel) et donc aussi de tout ce qui, dans le peuple, reste lié à la terre, au lieu, à l'oralité ou aux tâches non verbales. La maîtrise du langage garantit et isole un pouvoir nouveau, "bourgeois", celui de faire l'histoire en fabriquant des langages. Ce pouvoir essentiellement scripturaire (...) définit le code de la promotion socio-économique et domine, contrôle ou sélectionne selon ses normes tous ceux qui ne possèdent pas cette maîtrise du langage."(10) Cette analyse s'applique de bout en bout à l'extrait reproduit et vaut pour l'entièreté des "règles pour une économie" émises par De Loose. Les règles de De Loose sont à replacer dans le contexte historique clef de la seconde moitié du XVII siècle avec l'apparition de l'économie moderne (pré-capitalisme) et de la bourgeoisie. (11) L'Etat moderne et l'espace public sont alors en voie de constitution. (12)

Le XVII siècle est à la fois celui de la colonisation et celui de Gallilée dont la découverte introduit une nouvelle conception de l'espace. D'un espace de localisation, on passe à un espace infini où "l'étendue se substitue à la localisation. (…) De nos jours, l'emplacement se substitue à l'étendue. L'emplacement est défini par des relations de voisinage entre points et éléments (…) De manière encore plus concrète, le problème de la place ou de l'emplacement se pose pour les hommes en termes démographiques (…) Nous sommes à une époque où l'espace se donne à nous sous la forme de relations d'emplacements. (9) " Relations à l'espace : façons de se le représenter, de l'inventer, de le meubler, de l'informer.

Une économie de production se lit aussi à l'échelle du travail exposé. Dans le cas présent, on peut effectivement parler de "relations de voisinages"  puisque y ont été associés deux voisins directs. D'une part, la briqueterie Vande Mortel située dans l'exacte continuité du site archéologique, de l'autre côté de l'Escaut. Leur site de production (visible depuis le sommet de la tour) offre un miroir spatial et temporel à l'intervention. Les ressources de Vande Mortel sont naturelles car c'est l'argile et les sédiments de l'Escaut qui servent à la fabrication de leurs briques. Les pelleteuses ont remplacé les pioches et l'industrialisation de la fabrication permet de mesurer un écart spatio-temporel. D'autre part, du côté associatif, les scouts d'Ename (les plus proches voisins du site archéologique) ont apporté bénévolement leur savoir-faire technique du woodcraft.

 

Citation (bis repetita)

Inkjet print sur tissu synthétique, 8,65 mX1,50 m

Au sommet de la tour métallique qui domine le site, une bannière met en exergue la première phrase du texte imprimée et traduite sur le "billboard". Comme dans le cadre du billboard, la relecture de De Loose s'opère sur un registre qui mêle économie et iconomie (occupation tactique du site en termes de visibilité).

Il s'agit d'une des rares phrases en latin inscrites par l'abbé dans son traité pratique d'économie . "Carpent mea poma nepotes mea memoria" ou "Mes successeurs cueilleront les fruits en mémoire de mes efforts".Dans un premier temps, le travail fait écho au souhait de De Loose. A travers cette phrase, il ne cache pas son espoir d'être reconnu par les générations futures. Le positionnement de cette phrase dans son texte laisse apparaître le lien que De Loose fait avec la brique comme symbole originel de l'urbanisation.

Dans un second temps, on peut être amené à considérer que le caractère anonyme de cette phrase sur le site lui confère une dimension d'énoncé générique. D'abord, il se donne dans sa version latine originale (transcription), renvoyant à un fondement historique. La difficulté de saisir l'énoncé immédiatement renvoit à un passé enfoui dont il se fait le porte-parole, puisque son sujet est précisément l'actualisation continue du passé. Enfin, cette citation à la première personne peut être reprise par quiconque en ce qu'elle renvoie de façon très ouverte à tout individu au sein de sa communauté et à son besoin de reconnaissance. Elle pourrait être de chacun et en cela s'adresse à tous.

 

Vincent Meessen,

Note d'intentions pour TRANSLATIONS dans le cadre de 9 minutes et 74 secondes Ename, août 2004.

 

Ces travaux ont été rendus possibles grâce à

-la compétence technique de Pierre Huyghebaert (Speculoos), Nico Stokman (Pam/Ename),  Willem De Bock, Mieke Dhondt, Eddy Laurez, Lander De Vleeschouwer, Joachim De Sloover and Wouter Vanderstraeten (Scouts St-Laurentius/ Ename)

-la participation financière de la briqueterie Vande Mortel  (Ename)

 

 

Notes

(1) Pays d'Afrique de l'Ouest entouré du Mali, de la Côte d'Ivoire, du Ghana, du Togo et du Bénin.

(2) Avant d'être le bien d'un particulier, la terre est d'abord un bien de la communauté pour deux raisons essentielles :

-elle est le support de valeurs religieuses et revêt un caractère sacré;

-l'individu, n'a pas, en tant que tel, une autonomie qui l'autorise à s'approprier une terre.

In  Emile Le Bris, Afrique contemporaine, n°spécial, 4e trim, 1993)

(3) ibidem

(4) à ce sujet cfr Henri-Pierre Jeudy, Critique de l'esthétique urbaine,Ed. Sens & Tonka,pp 22.

(5) Yves Lacoste, Paysages politiques, livre de poche, essais, n°4117.

(6) A la signature du traité de Verdun en 843, l'Escaut sépare la Francia Occidentalis de la Francia Media. Le fleuve forme alors la frontière entre la France et la Lotharingie. Après l'incorporation de cette dernière dans le royaume allemand, l'Allemagne te la France s'oppose. Dès son accession au trône en 975, le roi Otto II décide de bâtir trois places fortes : Valenciennes, Ename et Anvers. On date la naissance d'Ename à 974.

(7) "Il y a probablement dans toute culture, dan toute civilisation, des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui ont dessinés dans l'institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d'utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l'on peut trouver à l'intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient localisables(…)" Michel Foucault, hétérotopies, des espaces autres, 1967, Dits et Ecrits,,conférence "Des espaces autres" de 1967 publiée en 1984.

(8) Guido Tack, Anton Ervynck, Gunther van Bost, De Monnik-Manager, Davidsfonds, Leuven, 1999.

(9) Michel Foucault, cfr supra (7)

(10) Michel de Certeau, L'invention du quotidien, folio essais, p 205.

(11) De Loose est contemporain de Louis XIV qu'il a d'ailleurs personnellement rencontré. Il est intéressant aussi de mentionner que 1667 est l'année à laquelle a lieu le premier "Salon" de peinture ouvert au public à Paris, La peinture quitte ainsi l'artisanat (et les collectioneurs avertis de la noblesse) pour devenir ars liberalis, ouverte au jugement profane et critique du public.

(12) Jürgen Habermas, L'espace public, archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la sphère bourgeoise Payot, 1962, réédition augmentée, 1992.